
« Le nouveau défi consiste, pour les entreprises, à développer une véritable culture de prévention intégrée à l’organisation du travail »
Alors que la santé mentale a été érigée en Grande Cause nationale, la nouvelle édition de la « Grande enquête sur la santé mentale au travail » menée par l’Ifop pour Moka Care, le BCG et le GHU Paris psychiatrie & neurosciences dresse un constat nuancé. Si les indicateurs s’améliorent légèrement en 2026, les fragilités restent profondes et les perceptions se durcissent. Pour les employeurs, cette enquête constitue une incitation à envisager la santé mentale comme un enjeu stratégique à inscrire au cœur de leur politique managériale.
La santé mentale des salariés français s’améliore, mais modestement. Le score moyen de bien être atteint 62,8/100 en 2026, contre 59,8 un an plus tôt. Au total, 74 % des salariés sont considérés en état de bien-être mental.
Une amélioration réelle mais encore fragile
Cette évolution ne doit cependant pas masquer l’ampleur des difficultés persistantes. Un salarié sur quatre reste en situation de mal-être, et 7 % présentent un niveau de détresse psychologique comparable à une dépression. Surtout, près de sept salariés sur dix déclarent avoir déjà ressenti un trouble de santé mentale lié au travail au cours de leur carrière. Autrement dit, l’amélioration est bien réelle, mais elle repose sur une dynamique encore très fragile.
Signe incontournable, le burn-out s’installe désormais dans le paysage professionnel comme un phénomène durable. Près d’un quart des salariés déclare avoir connu un épisode d’épuisement professionnel au cours des cinq dernières années. Parmi eux, seuls 36 % ont été arrêtés, tandis que 26 % ont continué à travailler malgré un diagnostic médical.
Ce phénomène de « présentéisme pathologique » constitue un enjeu majeur pour les entreprises. Il traduit à la fois une difficulté à détecter les situations de fragilité et une pression implicite à rester en activité, qui ne vient pas tant de la hiérarchie que des collectifs de travail.
Propension inquiétante au déni voire à la stigmatisation
En effet, alors que la santé mentale s’impose dans le débat public et que les entreprises s’emparent du sujet, les représentations individuelles semblent évoluer en sens inverse. L’enquête met ainsi en évidence un net durcissement des perceptions à l’égard des fragilités psychologiques. Ainsi, 32 % des salariés considèrent désormais les troubles psychiques comme un signe de faiblesse (+ 10 points en un an), et 29 % estiment que consulter un psychologue constitue un échec (+ 12 points).
Ce retour des tabous constitue un signal d’alerte pour les entreprises. Comme le souligne le BCG, « la banalisation du sujet ne signifie pas sa déstigmatisation ». Au contraire, une partie des salariés semble intérioriser davantage la difficulté, au risque de retarder les démarches de prise en charge. Pour les employeurs, cela renforce l’importance de créer un environnement de travail où la parole peut circuler sans crainte de jugement ni de sanction implicite.
Le travail peut “faire la santé”
C’est un enjeu crucial, car il détermine pour une large part l’impact du travail sur la santé. L’enquête confirme en effet que le travail a des effets ambivalents : il peut être une source de fragilisation, mais aussi un puissant facteur de protection face à d’autres facteurs de vulnérabilité.
Dans un contexte marqué par les incertitudes géopolitiques, économiques et climatiques, 7 salariés sur 10 déclarent que ces facteurs externes ont un impact négatif sur leur santé mentale. Dans ce contexte, le travail apparaît comme un stabilisateur : 70 % des salariés estiment qu’il a un effet positif sur leur équilibre psychique. Ce résultat est essentiel pour les employeurs. Il rappelle que l’entreprise n’est pas seulement un lieu d’exposition aux risques psychosociaux : elle peut aussi constituer un espace structurant, protecteur, voire réparateur.
Mais encore faut-il que certaines conditions soient réunies. L’étude montre en effet que la qualité de vie au travail dépend fortement de facteurs organisationnels : équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, adéquation des valeurs, charge de travail maîtrisée.
Un enjeu de performance
Cette attention aux conditions de travail est, bien évidemment, bénéfique pour le bon fonctionnement de l’entreprise. L’un des apports majeurs de cette enquête est de relier explicitement santé mentale et performance économique.
Les données sont sans équivoque : les salariés en difficulté psychologique sont significativement plus exposés à des situations impactant directement l’activité comme les arrêts de travail, le désengagement, les conflits ou la baisse d’efficacité.
À l’inverse, les environnements favorables à la santé mentale produisent des effets mesurables. Par exemple, 89 % des salariés satisfaits de leur équilibre vie professionnelle / vie personnelle sont en bonne santé mentale, contre seulement 23 % de ceux qui ne le sont pas du tout.
La santé mentale apparaît ainsi comme un levier de performance durable, au même titre que la sécurité physique ou la qualité des conditions de travail. Elle ne relève plus d’une politique sociale périphérique, mais d’un enjeu de pilotage stratégique.
Comme le résume un expert du BCG : « investir dans la santé mentale, ce n’est pas seulement prévenir les risques, c’est aussi sécuriser la performance collective dans la durée »
Le rôle déterminant du management de proximité
Enfin, l’étude souligne avec force le rôle central du management dans la prévention des risques psychosociaux. Trois leviers ressortent nettement comme ayant l’impact le plus fort sur le bien-être des salariés : la possibilité d’exprimer ses désaccords, la reconnaissance du travail accompli et le soutien du manager.
Les écarts sont significatifs. 87 % des salariés bénéficiant d’un soutien managérial se déclarent en bonne santé mentale, contre 51 % de ceux qui en sont privés. Ces résultats confirment que la santé mentale se joue d’abord au niveau du collectif de travail et des pratiques quotidiennes. Elle dépend moins de dispositifs formels que de la qualité des interactions professionnelles.
Pour les employeurs, cela implique de renforcer la formation et l’accompagnement des managers de proximité, qui constituent le premier niveau de prévention.
Faire de la prévention un enjeu managérial
Au final, cette enquête souligne que la santé mentale au travail ne peut être pensée comme un sujet annexe. Elle se situe au croisement de plusieurs enjeux majeurs : performance, attractivité, engagement des salariés et responsabilité sociale des entreprises. Dès lors, les démarches de réparation ne suffisent plus. Comme le souligne le rapport, « mieux vaut prévenir que réparer ».
Pour les entreprises, le défi est désormais clair : passer d’actions ponctuelles à une véritable culture de prévention, intégrée à l’organisation du travail et portée par l’ensemble de la ligne managériale.
