
« Le télétravail concerne désormais 28 % des femmes et 27 % des hommes, majoritairement sous forme hybride. L’utilisation d’outils numériques est largement répandue, mais l’usage des outils d’intelligence artificielle générative demeure limité : seuls 12 % des travailleurs déclarent y recourir quotidiennement ».
Réalisée entre février et décembre 2024 auprès de plus de 36 000 travailleurs dont plus de 27 000 dans l’Union européenne, l’European Working Conditions Survey (EWCS) vient de livrer ses premiers résultats (1). Cette enquête approfondie, menée tous les cinq ans depuis 1990, révèle à la fois des améliorations durables et l’émergence de nouveaux défis reflétant l’impact croissant de la transition numérique, du changement climatique et des mutations organisationnelles. Les tendances globales sont plutôt encourageantes, mais elles s’accompagnent d’effets contrastés selon les secteurs, le genre et la nature des tâches exercées. Voici une synthèse de ces premiers enseignements.
Un environnement physique plus sûr malgré l’émergence de nouveaux risques
Depuis 2010, la qualité de l’environnement physique au travail progresse régulièrement. Cette amélioration tient à une réduction sensible de la plupart des expositions classiques telles que le bruit, les vibrations, les fumées, les poussières ou les mouvements répétitifs. Les femmes continuent d’afficher un indice légèrement supérieur à celui des hommes – un écart aujourd’hui ramené à cinq points – même si ces derniers ont connu les progrès les plus rapides sur la période.
Mais derrière cette tendance favorable se dessinent des risques émergents qui appellent une vigilance accrue. L’un des plus marquants est la hausse de l’exposition aux températures élevées. En 2024, 34 % des hommes et 18 % des femmes indiquent travailler, au moins un quart du temps, dans des conditions de chaleur rendant la transpiration inévitable même sans effort particulier. Cette augmentation, observée depuis plusieurs éditions de l’enquête, renvoie très vraisemblablement au réchauffement climatique. Elle touche principalement l’agriculture (68 % des travailleurs concernés), la construction (52 %) et l’industrie (33 %), c’est-à-dire les secteurs à forte activité extérieure ou opérant dans des environnements clos fortement exposés à la chaleur.
En parallèle, la digitalisation croissante des activités contribue à une augmentation de la sédentarité. Désormais, 42 % des femmes et 39 % des hommes déclarent rester assis au moins trois quarts de leur temps de travail.
Les métiers de bureau, les fonctions administratives, les professions intellectuelles et techniques, ainsi que les postes de supervision, sont les plus concernés. L’immobilité prolongée devient donc un enjeu sanitaire à part entière, au même titre que les risques physiques plus traditionnels.
Une ambiance de travail satisfaisante mais menacée par les tensions avec le public
L’ambiance de travail se maintient à un niveau satisfaisant depuis 2015. Les relations entre collègues demeurent un point fort : 73 % des salariés déclarent pouvoir compter sur leur soutien. Le soutien managérial légèrement moins répandu, autour de 64 à 65 %.
Toutefois, l’enquête confirme le danger que représentent les comportements hostiles. Les insultes verbales touchent désormais 17 % des agents de la fonction publique, 15 % des professionnels de santé et 15 % des travailleurs de l’éducation (2). Les comportements humiliants atteignent 10 % dans la santé et 9 % dans l’éducation.
Les femmes demeurent davantage exposées à la plupart de ces comportements, à l’exception des violences physiques et menaces, où les niveaux d’exposition des hommes et des femmes sont similaires. Ce constat reflète notamment leur forte représentation dans les métiers à forte charge relationnelle – soins, éducation, accueil et assistance – où les tensions émotionnelles sont structurellement plus élevées.
Une organisation du temps de travail qui gagne en souplesse
Les résultats de l’EWCS 2024 confirment une progression continue de la qualité du temps de travail. Depuis vingt ans, la tendance est clairement à la réduction des horaires excessifs : la part des travailleurs ayant effectué au moins une journée de plus de 10 heures dans le mois est passée de 37 % à 28 %, tandis que la proportion de ceux travaillant plus de 48 heures par semaine a chuté de 19 % à 11 %. Le travail du weekend, de nuit ou en horaires atypiques se raréfie également, même si le travail posté demeure stable.
Une autre avancée notable concerne le contrôle accru des salariés sur leurs horaires. En 2024, 50 % des hommes et 44 %des femmes disposent d’une marge de manœuvre pour organiser leur temps de travail.
Cette proportion augmente régulièrement depuis 2010, sous l’effet d’accords d’aménagement du temps, de la flexibilité interne et, bien sûr, du développement du télétravail. Il faut noter que ce dernier, sous sa forme la plus répandue – le travail hybride – entraîne fréquemment une porosité accrue entre vie professionnelle et vie privée. Les travailleurs qui télétravaillent régulièrement sont plus nombreux à déclarer qu’ils travaillent durant leur temps personnel, qu’ils sont contactés en dehors des heures de travail et, dans une moindre mesure, qu’ils doivent parfois ajuster leurs activités privées à des impératifs professionnels. Ce brouillage des frontières concerne autant les hommes que les femmes, mais il est légèrement plus marqué chez les télétravailleuses régulières.
Intensité du travail : des travailleurs sous pression
L’indice d’intensité du travail se dégrade légèrement pour les femmes, tandis qu’il s’améliore marginalement pour les hommes. Les résultats montrent que 36 % des femmes travaillent à un rythme élevé au moins les trois quarts du temps, contre 33 % des hommes, et qu’elles subissent davantage d’interruptions fréquentes.
Les femmes apparaissent aussi plus exposées aux exigences émotionnelles, notamment parce qu’elles sont nombreuses dans les métiers où le contact avec le public est constant. La santé, en particulier, concentre des niveaux très élevés d’exigences relationnelles : 39 % des travailleurs de ce secteur déclarent devoir cacher leurs émotions et 29 % font face à des situations émotionnellement perturbantes. L’éducation et les services sociaux présentent des tendances similaires. Les contraintes liées au rythme de production varient fortement selon les secteurs. Le transport demeure le secteur où les travailleurs sont les plus nombreux à devoir respecter des délais serrés et à travailler à grande vitesse, tandis que l’industrie présente la plus forte proportion de salariés dont le rythme est dicté par des systèmes automatiques.
Des nouvelles technologies aux effets très contrastés
La transformation numérique apparaît très nettement dans les résultats 2024. Le télétravail concerne désormais 28 % des femmes et 27 % des hommes, majoritairement sous forme hybride. L’utilisation d’outils numériques est largement répandue, mais l’usage des outils d’intelligence artificielle générative demeure limité : seuls 12 % des travailleurs déclarent y recourir quotidiennement.
L’enquête met également en lumière la diffusion progressive des outils de management algorithmique, qu’il s’agisse d’affectation automatique de tâches, de planification des horaires ou d’évaluation des performances par logiciel (voir encadré).
La grande majorité des répondants utilisant des technologies avancées indiquent que celles-ci créent davantage de tâches qu’elles n’en suppriment, tout en facilitant cependant l’interaction avec les collègues.
Contrairement aux discours parfois alarmistes, l’automatisation semble donc produire des effets ambivalents : intensification pour certains, mais aussi soutien organisationnel dans d’autres cas.
Prêter attention au “travail réel” pour progresser
Les premiers résultats de l’EWCS 2024 dessinent un paysage du travail européen en profonde mutation. Ils confirment des progrès tangibles en matière d’environnement physique et d’organisation du temps de travail. Mais ils mettent tout autant en lumière des enjeux nouveaux, notamment l’exposition accrue à la chaleur, la sédentarité, la charge mentale, les exigences émotionnelles et les effets ambivalents de la digitalisation. Il reviendra à chaque entreprise de relever ces défis en fonction de leurs spécificités. Une chose est sûre : dans un monde du travail en mutation, rien n’est jamais acquis et la prévention des risques reste, plus que jamais une démarche de progrès continu assise sur une évaluation sans cesse renouvelée des risques. Ce qui n’empêche pas de se féliciter des belles améliorations obtenues !
(1) Consultable sur www.eurofound.europa.eu
(2) Sur ce thème voir aussi la revue Prevenscope n° 463 de juillet-août 2025 (prevenscope.fr)
