Télétravail et RPS – Outil de prévention ou facteur de risque ?

« Le télétravail n’est ni intrinsèquement bénéfique ni intrinsèquement dangereux. Un télétravail accompagné de chartes claires sur les plages de joignabilité, de rituels d’équipe maintenus à distance, d’un management formé à ses spécificités et d’un véritable droit à la déconnexion représente globalement un vecteur d’amélioration du bien-être professionnel ».

Dans son rapport consacré aux risques psychosociaux, l’Organisation internationale du Travail (OIT) examine en détail les effets du télétravail sur l’environnement psychosocial de travail (1). L’analyse se garde de toute approche tranchée. Plutôt qu’un verdict, elle répond une question centrale : dans quelles conditions le télétravail est-il bénéfique à la santé, et à partir de quel moment devient-il un facteur de risque ?

Le rapport souligne sans ambiguïté que le télétravail, lorsqu’il est bien encadré, constitue un facteur protecteur à l’égard de plusieurs risques psychosociaux classiques. En réduisant les temps de trajet et en augmentant l’autonomie des travailleurs, il peut contribuer à un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. L’organisation ajoute à ce titre que la flexibilité dans l’organisation du temps et du lieu de travail peut améliorer significativement les conditions de travail, à condition que son déploiement soit pensé, structuré et managé.

Des risques insidieux à ne pas négliger

Mais le rapport de l’OIT insiste aussi avec force sur le revers de cette médaille. Le télétravail est aussi vecteur de risques psychosociaux insidieux qui se développent lentement, restent longtemps invisibles pour l’employeur et le collectif de travail, et peuvent atteindre un niveau critique avant d’être détectés.
Le premier risque est celui de l’isolement professionnel et social. L’OIT souligne que la réduction des interactions informelles et spontanées (conversations de couloir, déjeuner pris en commun, etc.) fragilise les collectifs de travail, réduit la circulation des informations et accroît progressivement le sentiment d’exclusion.
Le deuxième risque, et sans doute le plus sous-estimé, est celui de la porosité des frontières entre vie professionnelle et vie personnelle. Lorsque le domicile devient lieu de travail, la rupture symbolique entre les deux sphères s’estompe. Les temps de travail s’allongent sans être perçus comme tels. Les plages de déconnexion se réduisent. Plusieurs études citées par l’OIT montrent que les télétravailleurs ont tendance à commencer plus tôt, à finir plus tard, et à consulter leurs messageries professionnelles pendant leurs temps de repos, alimentant à bas bruit la fatigue chronique et le risque d’épuisement professionnel. Troisième risque pointé par l’OIT : la surveillance numérique que le télétravail peut induire. Pour compenser l’absence de visibilité des salariés, certains employeurs ont recours à des outils de monitoring : logiciels de suivi d’activité, mesure des temps de connexion, etc.
Or cette surveillance, même lorsqu’elle se veut neutre ou bienveillante, génère un sentiment de défiance et une perte d’autonomie qui sapent les bénéfices attendus du télétravail.

La clef : l’encadrement organisationnel

La conclusion de l’OIT est claire : le télétravail n’est ni intrinsèquement bénéfique ni intrinsèquement dangereux. Un télétravail accompagné de chartes claires sur les plages de joignabilité, de rituels d’équipe maintenus à distance, d’un management formé à ses spécificités et d’un véritable droit à la déconnexion représente globalement un vecteur d’amélioration du bien-être professionnel. En revanche, un télétravail subi, non encadré ou associé à une intensification silencieuse de la charge de travail devient, sans surprise, un amplificateur de risques. Pour les employeurs, le message est clair : comme tout changement organisationnel,
le télétravail doit être pensé faire l’objet d’une évaluation des risques dédiée, inscrite dans le DUERP, et non être traité comme un simple aménagement RH sans conséquences sur le fonctionnement global de l’entreprise et la santé des travailleurs.

  • « Le milieu de travail sur le plan psychosocial : évolutions et pistes d’action mondiales », rapport mondial de l’Organisation internationale du travail (OIT), avril 2026, consultable en version française
    sur ilo.org/fr.

De la passion à l’équilibre – De nouvelles aspirations professionnelles ?

« Les travaux de l’Ifop montrent ainsi que seuls 38 % des salariés peuvent être considérés comme engagés, tandis que 40 % adoptent une posture « neutre » et 22 % se déclarent carrément désengagés ».

Longtemps érigé en idéal, le « métier passion » semble aujourd’hui perdre de son attrait au point que même la presse grand public s’intéresse à ce basculement. Un récent article publié par le magazine Marie France souligne ainsi que de plus en plus d’actifs, notamment parmi les plus jeunes, se détournent des carrières exigeantes sur le plan émotionnel pour privilégier des emplois jugés plus « tranquilles », offrant stabilité, horaires maîtrisés et moindre charge mentale (1).

Nouveau rapport au travail

Cette évolution n’est pas tout à fait inédite. Des enquêtes réalisées par l’institut Ipsos sur le rapport au travail des Français montrent que si 83 % des salariés restent attachés à leur
entreprise, ils développent de plus en plus un « engagement raisonné » (2). Autrement dit, ils continuent à s’impliquer, mais en posant des limites claires. Dans le même temps, 7 salariés sur 10 estiment que le travail n’est plus leur seul objectif de vie (3). Là encore, le message est limpide : l’emploi n’est plus appelé à structurer l’ensemble de l’existence.
L’article de Marie France évoque ainsi le parcours emblématique d’une salariée ayant quitté un emploi pourtant « passionnant », mais chronophage et impliquant, pour un poste plus routinier, mais compatible avec une vie personnelle préservée. Ce type de trajectoire, de plus en plus fréquent, illustre une aspiration à dissocier travail et accomplissement personnel, au profit d’un équilibre mieux maîtrisé. Cette évolution se retrouve dans les typologies récentes de l’engagement. Les travaux de l’Ifop montrent ainsi que seuls 38 % des salariés peuvent être considérés comme engagés, tandis que 40 % adoptent une posture « neutre » et 22 % se déclarent carrément désengagés (4). Ce groupe intermédiaire, désormais majoritaire, correspond précisément à des salariés qui accomplissent leur travail consciencieusement mais sans y investir une forte dimension émotionnelle comme cela était encore souvent de mise dans des années 1990 à 2020.

Pour un pacte simple et clair

Pour les entreprises, le signal est fort. À l’heure où les difficultés de recrutement persistent et où la santé mentale s’impose comme un enjeu majeur, il devient probablement nécessaire de repenser le pacte proposé aux salariés.
Celui-ci ne peut plus reposer uniquement sur la promesse d’un travail « engageant », « passionnant » ou « porteur de sens ». Il doit avant tout garantir un cadre lisible, des exigences proportionnées et une véritable sécurité, tant organisationnelle que psychologique.
Autrement dit, face à des salariés qui aspirent à « travailler pour vivre », les entreprises ont sans doute intérêt à réhabiliter les vertus d’un contrat clair et équilibré. Car c’est peut-être dans cette simplicité retrouvée que se joue, désormais, la fidélité des collaborateurs… et, plus largement, la performance durable des organisations. n

(1) Marie France, 24 janvier 2026. (2) Ipsos x Pluxee, Baromètre de l’engagement au travail, 2026. (3) Ipsos, Enquête sur le rapport au travail, 2025-2026. (4) Ifop, Études sur l’engagement au travail, 2024-2025.

Le poids croissant des risques chroniques et organisationnels

« La hausse des maladies professionnelles, portée par les TMS et les affections psychiques, confirme l’importance croissante des risques chroniques et organisationnels dont les effets ne se manifestent qu’après une exposition durable ».

La Caisse nationale de l’Assurance Maladie (Cnam) a publié, en janvier dernier, sa synthèse des données de sinistralité pour l’année 2024. Les chiffres confirment une dynamique désormais bien installée : une légère décrue des accidents du travail, une stabilité des accidents de trajet et, en revanche, une hausse marquée des maladies professionnelles.

Baisse modérée des accidents

En 2024, 549614 accidents du travail ont été reconnus, soit une diminution de 1,1 % par rapport à 2023. Les activités de la santé, du nettoyage et du travail temporaire concentrent à elles seules 29 % des accidents du travail. Elles sont suivies par l’alimentation (17 %), le transport (16 %) et le BTP (14 %). Du point de vue des causes, les manutentions manuelles demeurent le premier facteur de risque, représentant environ la moitié des accidents. Les chutes de plain-pied ou de hauteur arrivent ensuite, avec près de 30 % des cas.

La mortalité professionnelle reste à un niveau élevé. En 2024, 764 accidents du travail mortels ont été reconnus. Près de six décès sur dix sont consécutifs à des malaises, tandis que 13 % résultent d’accidents routiers. Les secteurs du transport et du BTP demeurent particulièrement exposés, représentant respectivement 24 % et 20 % des décès.

Les accidents de trajet atteignent 94 654 cas en 2024, en légère hausse de 0,7 %. Ils ont entraîné 318 décès, dont 70 % sont d’origine routière. La perte de contrôle d’un moyen de transport demeure la cause principale, à l’origine de 56 % des accidents de trajet, tandis que les chutes en représentent 26 %. Les mobilités dites « douces » enregistrent une légère baisse, les accidents impliquant un vélo ou une trottinette représentant 7,6 % des cas, contre 9,2 % l’année précédente.

Hausse des maladies professionnelles

Le fait marquant de l’année 2024 est la progression des maladies professionnelles. Leur nombre atteint 50 598 cas reconnus, soit une hausse de 6,7 % par rapport à 2023 et un niveau inédit depuis dix ans.

Les troubles musculosquelettiques (TMS) restent de loin la première pathologie reconnue, avec 44 723 cas, en augmentation de 6,6 %. Les affections psychiques liées au travail s’élèvent à 1 805 cas, en hausse de 9 % sur un an. Leur nombre a plus que doublé depuis 2020. De surcroît, au-delà des seules maladies professionnelles, près de 29 000 accidents du travail reconnus en 2024 ont lien avec des affections psychiques ou des risques psychosociaux, soit plus de 5 % des accidents du travail.

Ne pas se focaliser sur les seuls accidents visibles

La hausse des maladies professionnelles, portée par les TMS et les affections psychiques, confirme l’importance croissante des risques chroniques et organisationnels dont les effets
ne se manifestent qu’après une exposition durable.

Pour les acteurs de la prévention, l’enjeu est donc de ne pas se focaliser sur la seule réduction des accidents « visibles » mais de maîtriser aussi les facteurs de risques diffus durables, dont l’impact humain et financier ne cesse de croître. Cette évolution est ainsi une incitation à agir davantage sur les facteurs de pénibilité et à prévenir les risques de façon globale avec une volonté affirmée d’améliorer la qualité de vie et les conditions de travail.

Pour aller plus loin : L’Essentiel 2024 – Santé et sécurité au travail, Assurance Maladie – Risques professionnels, janvier 2026.

Observatoire Pôle Prévention des risques professionnels : 5 idées de prévention faciles à mettre en œuvre par les TPE

Les données collectées par l’Observatoire Pôle Prévention des risques professionnels (1) révèlent la belle implication de petites entreprises dans la prévention mais aussi quelques points méritant leur attention.

Voici cinq idées d’actions particulièrement faciles à mettre en œuvre pour accomplir de nouveaux progrès en matière de santé et sécurité au travail.

S’assurer de la vérification des installations électriques

Plus de 78 % des entreprises suivies estime être exposée à un risque électrique, mais dans près de 30 % de celles-ci, la vérification des installations électriques n’est pas à jour. Or, les défaillances des installations électriques sont très fréquemment sources d’accidents et de sinistres. Selon l’INRS, dans les entreprises, 25 % des départs de feu sont liés à une installation électrique défectueuse et ils entraînent, dans 70 % des cas, la disparition de l’entreprise sinistrée… Comme l’explique Alexis d’Herbais, Directeur général de Pôle Vérification (Groupe Pôle Prévention), « les vérifications électriques réglementaires ne doivent pas être vues comme des obligations purement formelles. En effet, le rapport réglementaire rédigé à l’issue de la vérification par un organisme accrédité Cofrac est un outil de prévention qui permet de piloter les éventuels travaux de mise aux normes. Et c’est aussi un document officiel, opposable à l’administration (inspection du travail, commission de sécurité…) ou aux assurances en cas de sinistre ou d’accident du travail d’origine électrique. »

Mieux informer les salariés sur les risques chimiques

Plus de 88 % des entreprises utilisent des produits chimiques étiquetés avec des pictogrammes de danger. Le plus souvent, il s’agit toutefois de produits de nettoyage ménagers, présents en très faibles quantités. Mais, dans tous les cas, l’entreprise a l’obligation de mettre à disposition de ses salariés des Fiches de Données de Sécurité (FDS) des produits utilisés. Or, dans près de 37 % des entreprises concernées, ces fiches ne sont pas présentes, rédigées en français, consultées, respectées, ou transmises au Service de Prévention et Santé au Travail. Le respect de ce formalisme est une obligation légale qui ne devrait pas être négligée. De même, dans 22,19 % des cas, si les travailleurs exposés à ces produits par contact cutané, inhalation ou par ingestion sont bien identifiés, ils ne sont, en revanche, pas spécifiquement formés à leur utilisation : décryptage des pictogrammes, connaissance des incompatibilités, recours aux moyens de protection. Pour Benjamin Hily, IPRP du Groupe Pôle Prévention, “la sensibilisation des salariés aux risques chimiques est d’autant plus nécessaire qu’il s’agit le plus souvent d’un risque insidieux dont les effets sur la santé peuvent n’apparaître que longtemps après l’exposition”.

Bien établir des protocoles de sécurité des opérations de chargement et déchargement

Près de la moitié des entreprises (49,42 %) devant disposer d’un protocole de sécurité pour les opérations de chargement et de déchargement n’en ont établi aucun. Même si, parmi elles, certaines n’ont pas à gérer des flux importants de marchandises, cette obligation devrait être prise plus au sérieux. L’expérience prouve en effet que ces opérations sont porteuses de multiples risques pour les travailleurs qui y participent et pour les autres salariés présents : écrasements, chutes, etc. IPRP du Groupe Pôle Prévention, Jaafare Kanfouah, regrette ainsi que « trop d’entreprises voient encore ce protocole de sécurité comme un document de nature purement administrative, alors qu’il s’agit, en réalité, d’un outil opérationnel qui permet une meilleure coordination entre les différentes entreprises concernées par ces opérations ». Lire la suite

Trop de salariés mal informés des risques de leur travail

Les employés semblent la catégorie la moins informée (32 %), assez loin derrière les cadres (41 %) et les ouvriers (47 %)

L’employeur est tenu d’informer ses salariés de leurs risques professionnels et de mettre en place des dispositifs de prévention. Comment ces obligations se traduisent-elles dans les pratiques ? Qui sont les salariés les mieux informés sur les risques professionnels ? Par quels moyens et grâce à quels acteurs en sont-ils informés ? Pour répondre à ces questions, les experts de la Dares (Ministère du travail) se sont plongés dans les données de l’enquête Conditions de Travail de 2019. Les résultats recueillis tendent hélas à démontrer que de nombreux salariés français ne sont pas suffisamment informés des risques auxquels ils sont exposés dans l’exercice de leur métier. Voici les principaux enseignements de cette étude.

1) Une information déficiente, y compris pour les salariés exposés à des risques élevés.

Le Code du travail précise que l’information des travailleurs sur les risques professionnels qu’ils encourent fait partie des obligations qui incombent aux employeurs. Mais, selon la Dares, d nombreux progrès peuvent encore être accomplis en la matière.
Ainsi, « en 2019, parmi les salariés du secteur privé travaillant dans des établissements d’au moins 10 salariés, 43 % déclarent avoir été informés, au cours des douze derniers mois précédents, des risques professionnels auxquels ils peuvent être exposés dans l’exercice de leur travail. » Or, parmi eux, plus de la moitié est pourtant exposée à plus de cinq facteurs de pénibilité physique au travail*.
Et ce défaut d’information concerne hélas aussi les salariés exerçant des activités professionnelles fortement exposées. Les experts relèvent ainsi que « si les salariés connaissant une exposition “très élevée” aux risques physiques reçoivent plus souvent une telle information, cela n’en concerne cependant qu’un peu plus de la moitié (52 %) ».
De même, les salariés exposés à un nombre « élevé » de facteurs de pénibilité physique ne sont pas plus fréquemment informés que les salariés « modérément ou peu exposés » (40 %).
En termes de catégories socioprofessionnelles, « les employés semblent représenter la catégorie la moins informée (32 %), assez loin derrière les cadres et professions intermédiaires sans activité d’encadrement (respectivement 41 % et 45 %), et les ouvriers (47 %). »

2) L’employeur, premier vecteur d’information sur les risques

La quasi-totalité des salariés qui affirment être informés des risques professionnels liés à leur activité déclarent l’être avant tout par leur employeur (ou des experts extérieurs intervenant à sa demande). 92,7 % des salariés ayant reçu des informations sur les risques professionnels au cours des 12 derniers mois, les ont reçues, au moins en partie, de leur employeur.
Les autres sources d’information arrivent loin derrière avec 38,5 % de salariés qui se disent informés par les élus du personnel ou les délégués syndicaux, 31,4 % par la médecine du travail et 29,7 % par les collègues. Comme le souligne l’étude,« ce constat est cohérent avec le cadre légal prévu par le Code du travail, puisque l’employeur a la responsabilité de veiller à la santé et à la sécurité de ses travailleurs, en mettant en place des actions de prévention, d’information, de formation et d’évaluation des risques ».
Les auteurs s’interrogent sur le faible score recueilli par la médecine du travail alors qu’« en assurant des visites médicales régulières, le médecin du travail (ou de prévention) occupe, une place privilégiée d’observateur et d’informateur ». Pour expliquer ce paradoxe, ils rappellent que cette tâche est accomplie « dans un contexte de réduction du nombre des médecins du travail ».

3) Le document unique inconnu de nombreux salariés

Lire la suite