Les problématiques de sécurité et de santé au travail deviennent un enjeu majeur dans le monde agricole, comme le démontrait déjà le Plan santé et sécurité au travail (SST) de la MSA, pour la période 2016-2020. Face aux risques physiques potentiellement élevés et diversifiés, auxquels s’exposent les salariés et parfois plus encore les exploitants, la profession s’organise en mettant l’accent sur la prévention.

Environnement d’engins lourds et/ou dangereux, gestion de bétail aux réactions soudaines, manipulations d’outils, travaux physiques… Les risques sont omniprésents dans une exploitation agricole ou forestière, dont les activités sont les plus accidentogènes après celles du secteur du BTP et de la construction.
Une étude publiée en 2018 par la Mutualité sociale agricole (MSA), portant sur des données des années 2014 à 2016, confirme les risques et souligne en particulier que le taux des accidents du travail (AT) est élevé. 550 salariés et non-salariés sont ainsi décédés (des hommes dans près de 90 % des cas) à la suite d’un AT, un accident du trajet ou une maladie professionnelle (MP).
Dans les trois quarts des cas (76,4 %), ces décès sont dus à un accident du travail. Les accidents cardiovasculaires représentent la première cause de décès. Ils sont suivis par ceux survenus dans le cadre de l’utilisation d’un engin ou d’un outil motorisé. De fait, cet usage implique, globalement, un niveau de gravité de l’accident consécutif à l’utilisation d’un engin ou d’un outil motorisé “non-négligeable” dans l’activité agricole, selon Laurent Estève, adjoint au responsable du Département Prévention des Risques Professionnels de la caisse centrale de la MSA. Il précise : “Les principaux indicateurs liés aux accidents sont stables, voire parfois en baisse pour la période 2015-2019, mais on a constaté entre 2018 et 2019 un sursaut du nombre d’accidents du travail avec arrêt de travail (38 516), pour les salariés en particulier”. Autre constat, les chiffres de l’accidentalité dans le milieu agricole diffèrent entre les populations salariées et non-salariées, de façon parfois surprenante.

Exploitants : une polyvalence non dénuée de risques

Dans le milieu agricole, le nombre de travailleurs non-salariés, essentiellement les exploitants et autres chefs d’entreprise, baisse régulièrement : d’un peu plus de 463 000 en 2015 à moins de 438 000 quatre ans plus tard. Il en va logiquement de même pour les accidents nécessitant un arrêt de travail : de 16 646 à 13 353 pendant la même période. Pourtant, concernant les tendances liées à la gravité des accidents, pas de quoi se réjouir. Elles n’ont pas suivi la même baisse régulière. Ainsi, le nombre d’accidents graves non-mortels est remonté en 2019 (2 817), jusqu’à représenter plus d’un accident sur cinq (21,1 %).

En 2019, la MSA a recensé 13 353 accidents nécessitant un arrêt de travail.
Un accident sur cinq (21,1 %) est un accident grave

Cette proportion est plus mesurée pour les salariés. En légère baisse en 2019, elle se limite à 10,8 % selon les chiffres de la sinistralité de la MSA. La durée moyenne des arrêts de travail liés à ces accidents, elle, affiche aussi des disparités importantes entre les exploitants et les salariés. Pour ces derniers, la durée moyenne d’arrêt a atteint un plafond en 2018 (69,6 jours, en moyenne) avant de baisser l’année suivante (68,7).
Cet indicateur explose pour les exploitants. Relativement stable jusqu’en 2017, la durée moyenne d’arrêt de travail vient de marquer deux hausses consécutives importantes, avec 92,8 jours en moyenne en 2018 puis 98,7 en 2019.
Cette disparité de la sinistralité est-elle si étonnante ? Elle s’explique signale-t-on à la MSA. Benoît Moreau, son conseiller national en prévention des risques professionnels explique ainsi que “les chutes de hauteur, notamment de toitures, sont une des causes principales d’accident grave pour les exploitants. Mais ce risque s’observe beaucoup moins chez les salariés”. Comment expliquer dès lors que les chefs d’exploitation soient plus vulnérables ? Laurent Estève analyse : “Le risque est plus important chez les exploitants parce que ce sont des travaux qui, pensent-ils, leur incombent. Travaillant seuls le plus souvent, ou avec un minimum de salariés destinés aux tâches purement agricoles, ils estiment être les seuls à pouvoir prendre le risque de monter sur un toit pour y faire des travaux d’aménagement ou de réparation”. Directrice de l’EPLEFPA (Etablissement public local d’enseignement et de formation professionnelle agricole) de Marmilhat, dans le Puy-de-Dôme, Isabelle Plassais signale à ce sujet : “Les élèves et autres apprentis qui se destinent aux activités agricoles n’ont pas le droit, lors de leur stage, d’effectuer des travaux en hauteur et plus généralement l’accès aux tâches dangereuses se fait par palier, en fonction de l’âge”.
Dans les structures de petite taille, en particulier, la nature de l’activité de l’exploitant est avant tout polyvalente. La plupart du temps, ses salariés n’ont pas davantage que lui l’expertise ou la qualification nécessaire pour travailler sur un toit. “De façon caricaturale, précise Laurent Estève, il est vrai que l’exploitant, seul ou presque, doit faire face à toutes les obligations de l’entreprise en termes de tâche. Lorsqu’en plus l’exploitation est à la peine économiquement, son responsable fait au plus vite, avec les moyens du bord et probablement on peut en déduire qu’il s’expose, de fait, en effectuant des travaux qui concernent davantage le fonctionnement de l’exploitation que son activité”.
Sur les risques liés à l’usage de machines, par exemple, Laurent Estève observe qu’elles “occupent une part importante des accidents graves et mortels chez les exploitants, beaucoup plus que chez les salariés”.
En regardant de plus près l’activité des chefs d’exploitation, il s’avère également qu’ils sont tous plus ou moins des utilisateurs potentiels des machines agricoles, à l’inverse des salariés.

Engins et outils motorisés

Pour l’ensemble du régime agricole, les accidents avec machines, au niveau de gravité souvent élevé, représentent environ 1 accident sur 6 (salariés et non-salariés confondus). Le Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation signale, par exemple, que parmi les accidents impliquant les tracteurs agricoles ou forestiers, le renversement est le risque qui provoque le plus de dommages au conducteur. Pas de conditions particulières pour ces accidents. Ils ont lieu le plus souvent sur terrain plat et parfois à très basse vitesse. Le risque de renversement peut être généré par la présence d’une ornière ou d’un fossé, d’obstacles divers ou d’outils lourds portés ou tractés, pouvant déséquilibrer le tracteur. Ces accidents représentent à peu près la moitié des accidents mortels. Mais la résistance s’organise. Des mesures innovantes ont permis ces dernières années d’améliorer par exemple la sécurité des tracteurs. Neufs, ils sont désormais équipés soit par la présence d’un arceau, soit par l’armature constituant la cabine, d’une structure de protection contre le renversement.

Par ailleurs, en termes de formation, la conduite du tracteur est enseignée aux jeunes élèves et apprentis des lycées agricoles, dans le cadre de leur cursus scolaire. Isabelle Plassais confirme que “savoir conduire un tracteur en sécurité est un préalable obligatoire au départ en stage dans les exploitations”. Le maniement d’autres matériels motorisés peut être également enseigné comme celui de la tronçonneuse dans la filière Paysagisme.

Pour l’ensemble du régime agricole, les accidents avec machines représentent environ 1 accident sur 6.
Les renversements de tracteur totalisent à peu près la moitié des accidents mortels.

Principal intervenant dans la politique de sécurité du milieu agricole, la MSA peut aussi envisager des formations spécifiques. Elle l’a fait avec la conduite de quads. “Ces engins sont relativement dangereux. Ils sont instables, note Benoît Moreau. Leur usage s’est néanmoins développé, chez les exploitants en particulier. Ils les utilisent : dans l’élevage pour faire le tour de pâtures, pour jeter un œil aux troupeaux ou pour faire le
tour de plaines, dans l’activité de grandes cultures”.
Sur la base de divers cas d’accidents repérés localement, les caisses Midi-Pyrénées Nord puis Midi-Pyrénées Sud organisent ponctuellement des formations.
Conduite de quad, conduite en pente dans les régions vallonnées ou avec du dénivelé…, ces situations font l’objet de formations d’une journée environ, car il est difficile de mobiliser davantage, reconnaît-on à la MSA. Toutefois, sur des formations qualifiantes, la durée de la formation peut s’étendre sur plusieurs jours. C’est le cas pour la conduite de chargeurs télescopiques. La caisse MSA Marne Ardennes Meuse propose depuis plusieurs années une formation qui permet, à l’issue, de délivrer un CACES (1) pour la conduite de ce type d’engins fréquents dans les exploitations agricoles.
Isabelle Plassais reconnaît que la MSA comme la DIRECCTE (2) sont “les principaux interlocuteurs sur les questions de sécurité”. Ils interviennent chaque année avant le début des stages dans les exploitations mais aussi dans le cadre des activités sur le site du lycée, qui en termes de sécurité a les mêmes obligations que toute autre entreprise.

TMS : un danger pernicieux

Autre danger pour les exploitants et salariés du monde agricole, moins spectaculaire que les accidents d’activité : les troubles musculo-squelettiques (TMS). Qu’ils soient issus d’un mouvement spontané et brutal ou liés aux répétitions de manipulations manuelles, de port de charge ou de contraintes gestuelles et posturales, c’est la maladie professionnelle (MP) qui guette.
Près de 85 % des MP concernant les chefs d’exploitation sont liés à des TMS, dont une majorité d’affections péri-articulaires. Exploitant agricole à Bongheat, dans le Puy-de-Dôme, Pascal Geneste confirme que dans sa ferme, ce n’est pas la manipulation d’outils qui est la plus préoccupante
mais les risques de TMS. Il compte quatre salariés. Dans l’atelier boucherie, le salarié a une formation spécifique. Il maîtrise ses gestes et travaille avec des gants spéciaux, en cotte de mailles. Il en va différemment à la fromagerie où l’environnement est moins accidentogène et les préoccupations davantage tournées vers les questions d’hygiène. Les risques sont plus pernicieux. “Le risque principal est lié aux ports de charges, déclare Pascal Geneste. On fait pas mal de manutention car on prépare à peu près une tonne de fromages par semaine. A l’unité, ils ne sont pas très lourds, entre 2,5 et 3 kg, mais quand on fait de l’emballage sur une journée entière, puisqu’on livre sur un seul jour, on manipule chaque fromage plusieurs fois”. Au bout du compte, la répétition des tâches et des gestes avec du poids dans les mains peut générer des traumatismes. Il est alors indispensable de faire attention aux postures et aux manipulations, en évitant notamment les gestes parasites qui pourraient générer des tensions.

Les troubles musculosquelettiques (TMS) représentent près de 85 % des maladies professionnelles affectant les chefs d’exploitation.

L’exploitant prend soin de sensibiliser ses salariés. “On a affiché dans l’atelier les méthodologies des tâches avec les mesures de précaution nécessaires. Quand il y a de nouveaux salariés, je passe du temps avec eux pour les mettre en garde sur les gestes à maîtriser. Avec les jeunes, c’est plus compliqué. Ils se sentent en condition, physiquement. Il faut leur faire comprendre que certes, sur l’instant tu te sens suffisamment fort pour prendre une pile de fromages aujourd’hui, demain et les jours suivants, mais qu’en restera-t-il dans 20 ans”, s’interroge l’exploitant.
Les risques de TMS sont aussi susceptibles d’apparaître suite à d’autres activités, telle que la traite des vaches ou la conduite du tracteur. Pascal Geneste a choisi d’investir sur un véhicule plus protecteur pour la santé (avec cabine et pont suspendus, siège sur coussin d’air, etc.) de manière à amortir les chocs. De manière générale, il reconnaît une évolution des préoccupations liées à la sécurité et la santé au travail ainsi que du matériel, ces dernières années. “Les jeunes, aujourd’hui, ont la chance d’avoir du matériel à leur disposition mieux pensé pour leur santé et qui aura tendance à les épargner bien davantage que l’ont été les générations précédentes”.
La MSA s’est aussi emparée du problème,  en proposant, depuis deux ans, une méthode d’intervention dite TMSa visant à faciliter l’échange sur le sujet des TMS entre le chef d’entreprise et les conseillers en prévention pour prévenir ce risque.

Mieux accompagner les professionnels

Entre six mois et un an après l’installation des nouveaux exploitants, la MSA fait établir, par un de ses conseillers en prévention, un diagnostic sur l’exploitation et aborder en particulier la prévention de ses risques. C’est une première prise de contact. Ensuite il est dans les attributs de la MSA d’aller au contact de tous les professionnels du secteur agricole, pour accompagner le développement de projets, pour mettre en place, éventuellement sur des postes de travail précis, des dynamiques d’organisation de la prévention en interne, par exemple au travers de la désignation du référent sécurité.
Laurent Estève analyse la situation, indiquant que “la communication est sans doute une voie de progrès, notamment avec l’aide de moyens modernes, numériques, mais c’est plutôt le terme de valorisation qui s’adapte à la situation. Il faut être meilleur dans la valorisation et le partage des expériences et des actions de prévention qui ont fait leurs preuves dans les entreprises ou exploitations.
Pour rendre plus attractive la formation sur une thématique en particulier, par rapport à l’accompagnement d’une entreprise ou exploitation pour aborder les risques, le bon moyen est d’expliquer ce qui a déjà été fait par ailleurs. Les acteurs eux-mêmes témoignent d’en quoi cela leur a été utile pour leur sécurité ou leur santé, l’amélioration de l’organisation du travail, mais aussi la baisse de leurs coûts d’exploitation”.
Autre solution, faire appel à un préventeur. Pascal Geneste en atteste : “Je travaille déjà 70 heures par semaine et je n’avais ni le temps ni l’expérience d’en faire davantage”, sur des questions pour lesquelles il avait la possibilité de faire appel à des experts. Ainsi, lorsqu’il a fallu réaliser le Document unique d’évaluation des risques (DUER), “nous avons compris, avec mes associés, que nous n’avions pas le recul nécessaire et l’expérience suffisante. Nous nous sommes fait aider par un préventeur privé qui nous assiste également pour sa mise à jour annuelle”. Il juge ce regard extérieur extrêmement profitable. Après avoir été audité toute une journée, il a apprécié cette expertise sur l’organisation et la rédaction du DUER, mais également sur l’analyse et le fonctionnement de l’entreprise et ses situations à risque. Ainsi, lui qui était focalisé sur des risques majeurs n’avait pas forcément pensé à d’autres dangers, pourtant évidents, tel que le risque de glissade dans l’atelier fromagerie (ou l’utilisation de produits d’entretien). Aujourd’hui, les salariés qui y travaillent sont équipés de bottes avec semelle anti-dérapante.
Au final, Pascal Geneste est conscient qu’il a vis-à-vis de ses salariés une obligation de résultat pour la sécurité comme pour l’hygiène. Certes, les investissements en termes de sécurité ne lui garantissent pas un risque  zéro dans son entreprise, mais ils permettent de réduire leur fréquence, leur gravité et donc leurs impacts financiers éventuels.

Stéphane Chabrier
(1) Certificat d’aptitude à la conduite en sécurité.
(2) Direction régionale des entreprises, de la
concurrence, de la consommation, du travail et de
l’emploi, devenues, depuis le 1er avril 2021, les Directions régionales de l’économie, de l’emploi, du travail (DREETS)

Retrouvez cet article dans le numéro 437 de la revue d’information et d’analyse PREVENSCOPE : «La Prévention des Risques en Entreprise »