Longtemps associée aux professions confrontées à l’urgence, à la violence ou à une forte charge émotionnelle, la santé mentale s’impose désormais comme un enjeu central pour les cadres de tous les secteurs d’activité.
Pression permanente, charge cognitive élevée, injonction au dépassement de soi… Selon une étude récente de l’Apec, les risques psychosociaux se révèlent aujourd’hui plus aigus chez les cadres que chez les non-cadres. Une réalité encore difficile à reconnaître, tant pour les organisations que pour les intéressés eux-mêmes.
La santé mentale n’est plus un sujet tabou dans les entreprises françaises.
Première cause d’absentéisme selon Santé publique France, facteur déterminant de désengagement et de démission, elle fait désormais l’objet d’une attention accrue. Mais tous les salariés ne sont pas exposés de la même manière. En se concentrant spécifiquement sur les cadres et les managers, la récente enquête de l’Apec met en lumière une population particulièrement vulnérable, à la croisée d’exigences organisationnelles élevées, de responsabilités accrues et d’une culture professionnelle valorisant l’endurance plus que l’alerte.
Pression permanente
Les cadres travaillent nettement plus souvent sous pression que les non-cadres : 41 % déclarent être « souvent » ou « toujours » sous pression, contre 24 % des non-cadres. Charge de travail élevée, objectifs chiffrés exigeants, multiplicité des sollicitations : 63 % des cadres disent devoir penser « souvent » à trop de choses à la fois.
À cette surcharge s’ajoute une surconnexion numérique constante, source d’interruptions et de fatigue cognitive. « On a voulu faciliter la communication en multipliant les canaux. Et finalement, ça empêche parfois de pouvoir prendre du temps pour finir quelque chose », observe une psychologue du travail interrogée dans l’étude.
Effets délétères sur la santé
Ces conditions de travail ont des effets délétères sur la santé mentale. Un tiers des cadres (32 %) déclarent ressentir souvent au moins un signe de santé mentale dégradée : stress intense, anxiété, irritabilité, déprime ou épuisement professionnel. Les femmes (34 %) et les moins de 35 ans (36 %) apparaissent particulièrement exposés. Les symptômes de mal-être sont multiples : fatigue intense pour 60 % des cadres, troubles du sommeil pour 54 %,
perte de motivation pour 53 %. Pourtant, les arrêts maladie restent encore limités : deux tiers des cadres concernés n’ont pas été arrêtés au cours des douze derniers mois, illustrant une tendance forte à « tenir coûte que coûte », parfois au détriment de leur santé.
« Près de quatre managers sur dix redoutent qu’évoquer leur mal-être freine leur évolution professionnelle, et plus d’un sur deux estiment qu’un manager qui laisse transparaître ses souffrances perd en légitimité ».
Une prévention encore déficiente
Si les risques psychosociaux font l’objet d’une vraie prise de conscience, les cadres sont nombreux à juger les actions de prévention encore très insuffisantes. Seuls 26 % d’entre eux estiment que leur entreprise prend le sujet « très au sérieux ». Pour 44 %, il existe surtout des actions communications sans effets concrets, et 30 % déplorent même l’absence totale d’actions.
Certaines démarches restent cantonnées au bien-être superficiel ou au traitement des symptômes sans agir sur les causes organisationnelles profondes. « Sans agir sur les facteurs de risque, ces actions peuvent apparaître dépourvues d’impact concret », soulignent les experts consultés par l’Apec.
Les managers en première ligne
La situation des cadres managers est encore plus délicate car ils doivent, de surcroît, être attentifs aux difficultés et fragilités des salariés qu’ils encadrent. Sept sur dix affirment être confrontés à des problèmes de santé mentale dans leurs équipes et 93 % estiment que leur rôle consiste à prévenir ces difficultés. Ils disent privilégier l’écoute, les aménagements organisationnels et la flexibilité. « Je suis très présent, le manager a une casquette d’assistante sociale, il faut être prêt à l’endosser », témoigne un manager du secteur industriel. Mais, selon les intéressés, ces stratégies reposent souvent sur des initiatives individuelles, sans cadre bien structuré ni moyens suffisants. Lire la suite →