Comment les conducteurs français utilisent-ils leur téléphone au volant ? Pour la troisième année consécutive, une enquête révèle une tendance inquiétante mais inéluctable : le recours aux divers usages du smartphone, malgré les risques encourus.

Rien n’y fait : devenu omniprésent, le smartphone voit son usage s’accroître dans le cadre professionnel ou à des fins privées, y compris au volant malgré les risques avérés, les campagnes de sensibilisation et le durcissement de la législation. Publié depuis 2016 par l’Institut français des sciences et technologies des transports, de l’aménagement et des réseaux (IFSTTAR), avec le soutien financier de la Fondation MAIF, le baromètre annuel issu du projet TSICA (téléphone et systèmes d’information en conduite automobile) ne peut que constater, pour sa troisième édition, des tendances inquiétantes.

Excès d’usages

Alors qu’il serait en cause dans un accident sur 10, l’usage du téléphone au volant est de plus en plus fréquent. Sur un échantillon représentatif de près de 2 500 personnes, de 18 à 65 ans(1), déclarant conduire régulièrement (hors deux-roues motorisés), 46 % ont avoué utiliser au moins occasionnellement leur téléphone en conduisant. Ce chiffre est d’autant plus alarmant qu’il augmente depuis 2016 (39 %, puis 43 % en 2017). La fréquence de cet usage s’accroît en particulier pour la tranche d’âge des moins de 45 ans. 57% des conducteurs interrogés utilisent le téléphone (41 % fréquemment et 16 % occasionnellement). Après 45 ans, cet usage du téléphone au volant est moins répandu même s’il concerne encore près d’un tiers des conducteurs (32 %). Parmi eux, entre 2017 et 2018, la tranche d’âge des 55 à 65 ans affiche néanmoins un recul de 30 à 27 % de l’usage du téléphone en conduisant.

Plus que son usage, ce sont les motifs de son utilisation, principal objectif de l’enquête, qui interrogent. Exemple pour l’envoi d’un message : l’appareil est-il tenu dans la main ? Est-il posé sur un support ? « L’idée, indique Marie-Pierre Bruyas, chargée de recherche en psychologie cognitive à l’IFSTTAR, est de décortiquer de façon très précise tous les usages du téléphone au volant. Il y a plusieurs manières de le faire. Des enquêtes d’observation en bord de route peuvent nous donner une estimation du nombre d’utilisateurs mais de manière imprécise. Or, tout ce qui est du domaine de la manipulation de l’appareil ou du regard détourné de la route a un impact très négatif sur la sécurité routière et engendre des accidents. Notre enquête permet de connaître effectivement les usages qui sont faits du téléphone : photos, réseaux sociaux, types d’applications consultées, etc., et leurs motivations. »

Les usages se diversifient

Le principal constat de l’analyse des divers usages est particulièrement inquiétant. Les conversations sont pour la première fois supplantées par les autres motivations d’usage (GPS, échanges de SMS, courriels, Tweets…) : 39 contre 42 %.

34 % des conducteurs consultent ces messages et 26 % en envoient et dans les deux cas, ces pratiques augmentent avec le nombre de kilomètres parcourus. 24 % de ceux qui parcourent moins de 10 000 km par an consultent leurs messages en conduisant, occasionnellement ou fréquemment. Cette part atteint 53 % pour les conducteurs effectuant plus de 35 000 km par an. De la même manière, la part de ceux qui envoient des messages passe respectivement de 18 à 42 %.

De surcroît, les messages échangés sont de plus en plus complexes. L’enquête démontre que plus de la moitié des conducteurs qui reçoivent des messages (58 %) prennent connaissance de contenus enrichis d’images ou de vidéos. Ils sont aussi 42 % à en envoyer (jusqu’à 52 % chez les 18 à 24 ans). « C’est extrêmement préoccupant, analyse Marie-Pierre Bruyas, d’autant que les images sont très souvent animées. Ces animations même très courtes détournent le regard de l’usager et peuvent se révéler néfastes pour la conduite. Si le lien entre distraction cognitive et risque d’accident est aujourd’hui rediscuté, ce dernier associé aux manipulations du téléphone est unanimement reconnu et se révèle très fortement lié à la durée pendant laquelle un conducteur quitte la route des yeux. Plus cette durée s’allonge et plus le risque est élevé. Différentes études ont montré qu’un détournement du regard pendant plus de deux secondes augmente significativement le risque d’accident ».

Kit mains libres réglementaire, un moindre mal

Les conducteurs français ont malgré tout une certaine conscience du danger. Près des trois quarts (72 %) utilisent, au moins de temps en temps, un kit mains libres nomade ou intégré (hors oreillettes ou casques non réglementaires) pour converser en voiture. Cet usage se répand (de 60 % en 2016 à 66 % en 2017) et la tendance devrait se poursuivre, les véhicules étant de mieux en mieux pourvus en termes d’équipements embarqués. Toutefois, les messages restent majoritairement lus et écrits, aux dépens de ceux qui sont écoutés (seuls 23% des conducteurs qui en reçoivent le font, même occasionnellement) et dictés (32 % de ceux qui les envoient les dictent).

Le kit mains libres est un moyen de rendre moins dangereux l’usage du téléphone, sans l’encourager pour autant car la conduite reste altérée. « Quand on discute au téléphone, on est forcément moins attentif à ce qui se passe sur la route et nos temps de réaction augmentent », précise Marie-Pierre Bruyas. Est-ce un facteur d’’accident ? Une étude américaine de type « Naturalistic Observation» n’en fait pas

la démonstration(2). À l’occasion de cette étude, les conducteurs sont filmés durant leurs trajets, la vidéo permettant de revisionner les situations d’accident ou de presque accident. Basée sur plus de 550 accidents, l’étude montre l’impact réel de l’usage du téléphone. Plus précisément, ce sont les manipulations et les détournements du regard qui entraînent l’accident, plutôt que l’usage conversationnel du téléphone.

« Ce qui est important, conclut Marie-Pierre Bruyas, c’est d’éviter les usages les plus dangereux du téléphone, nécessitant une prise en main et une manipulation de l’appareil. D’une certaine façon, le kit mains libres le permet. Il empêche les comportements les plus dangereux. » Les professionnels et ceux qui roulent le plus l’ont mieux assimilé que les autres puisque la dictée des messages sans manipulation augmente avec les kilomètres parcourus. Au-delà de 35 000 km par an, ils sont 44 % à utiliser le kit mains libres et les commandes vocales, contre 33 % chez ceux qui parcourent moins de 10 000 km par an.

Stéphane Chabrier

Pour aller plus loin : Les entreprises qui souhaitent engager une démarche globale de gestion du risque routier professionnel peuvent contacter la SEPR (Groupe Pôle Prévention) qui, depuis plus de 60 ans, conseille les entreprises en la matière : www.sepr-route.fr.

Retrouver cet article dans le numéro 424 de la revue d’information et d’analyse de la réglementation routière :«La Prévention Routière dans l’Entreprise »

(1) Sur un échantillon représentatif de la population française de 2 883 personnes interrogées « on-line », du 18 septembre au 5 octobre 2018.

(2) « Crash risk of cell phone use while driving : a case-crossover analysis of naturalistic driving data », réalisée par le VTTI (Virginia Tech Transportation Institute) et publiée en janvier 2018 par « AAA Foundation for Traffic Safety », sur des données recueillies par le programme américain SHRP2 (Second Strategic Highway Research Program Naturalistic Driving Study).