L’ennui au travail : un risque trop souvent négligé

le bore outDeux récents ouvrages soulignent la multiplication des cas de “bore-out”, cette pathologie frappant les personnes qui s’ennuient au travail, par manque de tâches à accomplir ou de défis à relever.

“J’arrive en fin de carrière et jamais je n’ai vu autant de gens atteints non pas de bactéries ou de virus, de maladie men­tale ou de traumatisme, mais d’autre chose engendré par la société qui va plutôt en s’ag­gravant”, s’alarme le docteur François Bau­mann, fondateur de la Société de formation thérapeutique du médecin généraliste dans un ouvrage consacré au bore-out (1).

Vers une épidémie de bore-out ?

Il n’est pas le seul à s’inquiéter de la pro­gression fulgurante de cette pathologie frappant les hommes et les femmes qui s’ennuient au travail. À l’aide d’un logiciel de statistique textuelle conçu par le CNRS, Christian Bourion, rédacteur en chef de la Revue internationale de psychologie et de gestion organisationnels (Ripco) a passé au crible des millions de témoignages sur la souffrance professionnelle. Et, contre toute attente, il a établi que la plus grande part des récriminations ne concernait nulle­ment l’excès de pression exercé par la hié­rarchie. “Les gens expriment avant tout leur ras-le-bol de ne rien faire. (2)

Inflation des process et robotisation…

À l’instar d’autres experts, il redoute une véritable épidémie de bore-out en raison des mutations à l’oeuvre sur le marché du travail. Plusieurs facteurs favorisent en effet son développement. Il y a d’abord l’emprise croissante des process, des référentiels, des normes qui vident le travail de son sens en enfermant les salariés dans une routine déprimante. Et puis, de façon peut-être plus grave encore, il faut aussi compter avec une certaine raréfaction du travail : “Avec les transformations technologiques, des tâches qui demandaient cinq jours sont terminées en deux minutes”, observe Christian Bourion. Or cette mutation n’en est qu’à ses prémisses. Après avoir rendu caduques nombre d’emplois d’ouvriers spéciali­sés, la robotisation menace maintenant de nouvelles strates d’employés plus qua­lifiés…

Le travail, nécessaire à l’estime de soi

Pour Christian Bourion, la multiplication des cas de bore-out va impliquer de profondes remises en cause. “Avec le burn-out, c’était haro sur le tra­vail. Avec le bore-out, sur fond d’économie qui n’en finit pas de ralentir, on se rend compte que c’est l’absence d’activité qui est source de souffrance”, écrit-il. Et d’accuser : “Les médias nous ont saoulés avec le travail qui déstructure, alors qu’aujourd’hui la vérité est exactement à l’opposé. On redéfinit le champ du travail sinon comme un accès au bonheur, du moins à la construction de soi. Un champ d’expérience. Ce n’est pas l’humain qui fait un travail, c’est le tra­vail qui fait l’humain !”

Un risque à prendre en compte dans les actions de prévention

Cette prise de conscience concerne bien sûr au premier chef les profession­nels de la préven­tion des risques. En effet, à côté des risques indéniables induits par la surcharge de tra­vail et le surmenage, ils doivent apprendre à déceler aussi cet autre danger que repré­sente le manque de travail, y compris chez les personnes qui disposent d’un emploi. De la sorte ils permettront aux salariés concer­nés de retrouver des tâches valorisantes et aux entreprises de mieux utiliser leurs res­sources humaines dans l’intérêt de tous. n

(1) Le bore-out. Quand l’ennui au travail rend malade, par François Baumann, Editions Josette Lyon, janvier 2016, 106 p.

(2) Le bore-out syndrom. Quand l’ennui au travail rend fou, par Christian Bourion, Editions Albin Michel, janvier 2016, 252 p.