À  l’occasion  d’un  sondage  réalisé  le  15 mars  dernier  par  l’Ifop, au  sujet  de  l’épidémie  de  Covid-19,  74 % de  nos  compatriotes affirmaient  ressentir  de  l’inquiétude  et  58 %  avouaient “être inquiets  à  l’idée  d’aller  au  travail”.

Nous  avons  demandé  à Cécile Perret du Cray, psychologue sociale et directrice technique d’Impact  Prévention,  partenaire  du  Groupe  Pôle  Prévention,  de nous  expliquer  les  conséquences  psychologiques  d’une  telle  crise sur les individus, notamment dans leur vie professionnelle.

Quels sont les principaux effets psychologiques provoqués par une crise sanitaire telle que celle que nous vivons ?

Cette crise s’apparente à un traumatisme car elle nous confronte à des réalités que nos sociétés avaient tendance à refouler comme la mort ou la maladie. L’épidémie nous renvoie à notre fragilité. C’est l’une des raisons pour lesquelles, aux niveaux individuel et collectif, la première réaction  a  été  une  forme  de  déni.  La  difficulté  initiale  à  respecter les gestes barrières relève de ce phénomène.

En accompagnant des personnes atteintes de maladies incurables, la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross a remarqué qu’ils passaient systématiquement par cinq états émotionnels : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et enfin l’acceptation. Ce cheminement se vérifie face à toute situation remettant en cause nos certitudes. C’est le cas de cette épidémie.

À quelle phase de ce cheminement en sommes-nous aujourd’hui ?

Je crois que la décision de décréter le confinement a permis la sortie du déni. Cela dit, en rester au plan collectif n’a pas beaucoup de sens : chacun réagit avec son caractère, son histoire, ses ressources psychiques propres. Certains parviennent assez rapidement à l’acceptation tandis que d’autres vont rester longtemps prisonniers de la colère ou de la dépression. C’est pourquoi, dans ces circonstances, nous avons tous plus ou moins besoin de soutien psychologique pour retrouver un équilibre.

Quels sont les symptômes associés à ce type d’événements ?

Ce sont ceux traditionnellement associés aux traumas : anxiété, stress, troubles du sommeil et de l’humeur, peur de l’avenir, défiance à l’égard des autres, altération du jugement, hypocondrie, fatigue émotionnelle…

Comment un manager peut-il venir en aide à ses collaborateurs ?

Dans une crise, le rôle du manager est plus indispensable que jamais, à double titre. D’abord parce que le manager est celui qui, en vertu de son pouvoir de décision, se retrouve en première ligne lorsque les routines et les process habituels se retrouvent soudainement inadaptés. Il a le pouvoir de définir de nouvelles règles et c’est fondamental car les individus ont besoin de repères, de savoir ce qui est attendu d’eux, se positionner et d’orienter leur action. Mais le rôle du manager est également crucial parce qu’il incarne la dimension humaine du management. Le manager est celui qui connaît ses collaborateurs, leurs forces et leurs faiblesses…

Le manager doit, plus que jamais, être là pour ses collaborateurs. Il doit être à leur écoute, montrer à tous qu’il se soucie de la poursuite de l’activité mais aussi de la situation de chacun des membres de son équipe. Je précise que cela ne consiste pas à renoncer à une quelconque exigence car, dans une telle période, marquée notamment par un essor du télétravail, les salariés ont, au contraire, besoin d’entendre qu’ils sont utiles et que l’on compte sur eux.

Reste qu’un supérieur hiérarchique n’est pas la personne à qui un salarié a spontanément envie de confier ses angoisses…

Vous avez tout à fait raison. Le lien hiérarchique bride nécessairement la parole car au travail chacun redoute de révéler ses faiblesses. On veut s’y montrer fort, fiable, résilient. Or, verbaliser ses soucis et exprimer ses craintes est essentiel pour gérer ses émotions. C’est pourquoi nos solutions d’accompagnement psychologique pour travailleurs en souffrance garantissent l’anonymat. Comme le salarié peut s’y livrer en toute confiance auprès d’une personne tierce, il s’y libère bien davantage de ses angoisses. J’ajoute que ce dispositif est aussi très précieux pour les managers qui ne peuvent pas absorber les émotions négatives de leurs collaborateurs sans se mettre eux-mêmes en danger.

Quelles craintes vous confient les salariés dans cette crise ?

Les craintes exprimées dépendent de leur situation. Ceux qui occupent des postes à responsabilités sont sous pression. Ils redoutent avant tout de ne pas être à la hauteur de l’événement. Ils me disent être habitués à assumer des responsabilités de nature économique ou sociale mais mal préparés à prendre des décisions dont la conséquence peut être la maladie, voire la mort. De façon plus générale, tous ont peur pour eux-mêmes et pour leurs collègues. Ils redoutent d’être celui par qui la maladie se diffuse. Je perçois, chez certains, une culpabilité latente de ne pas avoir pris assez tôt toutes les précautions nécessaires. Enfin, il y a un large éventail de craintes professionnelles. Certains se demandent s’ils vont perdre leur emploi, si leur entreprise va survivre… Ceux contraints au télétravail, redoutent d’être considérés comme inutiles. Ils expriment des angoisses similaires à celles de salariés mis au placard.

Peut-il aussi y avoir des effets psychologiques positifs à cette crise ?

Une étude publiée par la revue médicale The Lanceten s’appuyant sur de précédentes épidémies tend plutôt à mettre en évidence des symptômes persistants de stress post-traumatiques chez les personnes confinées.  Pour  son  auteur,  chercheur  en  psychologie  du  King’s College de Londres, “des mesures devraient être mises en place au cours du processus de planification de la quarantaine pour minimiser ces effets psychologiques”. Je voudrais ajouter une conviction : tous les individus ayant traversé de tels événements en ressortiront transformés car les épreuves nous façonnent et nous révèlent à nous-mêmes. Certains reprendront le cours habituel de leur vie. D’autres réévalueront leurs priorités. Il en est de même des sociétés et des entreprises. Certaines y gagneront en cohésion tandis que d’autres risquent de voler en éclat. À mon sens, cela dépendra grandement de la capacité des entreprises à s’ériger en véritables communautés humaines, soudées dans l’épreuve et soucieuses de protéger leurs membres face aux aléas de la vie.