“Les conditions matérielles d’exercice d’un métier sont donc déterminantes et doivent faire l’objet d’une grande attention. Mais elles ne le sont pas moins que des facteurs immatériels tels que le sens du travail, l’efficience de l’organisation, l’esprit d’équipe ou encore le respect de l’éthique professionnelle.

Certains effectuent un travail qu’ils jugent essentiellement inutile. D’autres sont amenés à faire, dans le cadre de leur travail, des choses qu’ils réprouvent moralement. D’autres encore, estiment manquer de moyens pour réaliser un travail de qualité dont ils pourraient retirer de la fierté…

Selon une étude du ministère du Travail (1) quelque 60 % des actifs français seraient concernés, à des degrés divers, par des conflits de valeurs au travail. Une situation qui n’est pas sans conséquence sur leur santé, aussi bien mentale que physique.

“Quels sont les principaux conflits de valeurs et qui sont les travailleurs les plus exposés ? Certaines situations de travail favorisent-elles l’émergence de ces facteurs de risques ? Les conflits de valeurs sont-ils corrélés avec des indicateurs de mauvaise santé au travail ?” Telles sont les questions auxquelles répond l’étude récemment publiée par le ministère du Travail.

Des conflits de valeurs très répandus

Le premier enseignement de l’enquête, réalisée en 2016, est le caractère massif des conflits de valeurs auxquels les actifs fran­çais sont confrontés. Ainsi, 61 % disent “devoir faire des choses qu’ils désapprouvent”, comme “mentir à des clients, des patients, des usagers, des collègues” (30 %) ou “traiter injustement ou favo­riser des personnes (refus de droits, passe-droits)” (14 %). Ils sont aussi 13 % à “prendre des risques pour la santé physique et mentale des usagers, des clients, des patients, des collègues” et davantage encore pour leur propre santé (31 %). Enfin, 54 % déplorent de “ne pas pouvoir faire du bon travail et de sacrifier la qualité”.

Les motifs de conflits de valeurs relatifs à la “qualité empêchée” sont également fréquents. Ainsi, seule une minorité de salariés estiment disposer du temps (24 %), du matériel (32 %), des informations (19 %), des collègues (26 %), nécessaires à la ré­alisation de leur travail. De même seuls 10 % déclarent avoir suffisamment la possibilité de coopérer (échanges d’informa­tions, entraide, etc.) pour accomplir leurs tâches. Bien entendu, ces facteurs de risques sont très inégalement répartis dans la population active. Certains travailleurs sont exposés à de nom­breux conflits de valeurs quand d’autres n’en signalent que quelques-uns. Et, de surcroît, les différentes récriminations ne sont pas toutes de la même nature, ni de la même intensité, si bien qu’elles n’ont pas les mêmes conséquences sur la santé des actifs concernés.

Six profils d’exposition aux conflits de valeurs

Pour mieux saisir la diversité des situations, les experts du mi­nistère du Travail ont classé les actifs en six groupes.

♦ 40 % d’actifs occupés peu ou pas exposés aux conflits de valeurs.

“Aucun d’eux n’estime que son travail est parfois ou jamais utile aux autres, contre 27 % pour l’ensemble des actifs occupés. De même, pratiquement aucun d’eux n’éprouve un manque de fierté du travail bien fait (contre 26 % dans l’ensemble). En outre, 40 % de ces personnes (contre 61 %) déclarent devoir toujours, souvent ou par­fois faire des choses qu’elles désapprouvent. Enfin, seules 26 % esti­ment ne pas pouvoir faire du bon travail, devoir sacrifier la qualité.” Pour les auteurs de l’étude, ce tableau idyllique ne reflète pas nécessairement des conditions de travail idéales mais aussi une certaine capacité des membres de ce groupe à tenir leur travail à distance et à moins s’y impliquer psychiquement. À l’appui de cette hypothèse, ils notent que “28 % d’entre eux disent continuer à penser au travail en dehors du lieu de travail, contre 41 % pour l’ensemble des actifs”.

♦ 18 % de travailleurs en conflits éthiques mais ayant les moyens de travailler.

Dans ce groupe, 92 % des actifs sont ame­nés à faire des choses qu’ils désapprouvent (contre 61 % dans l’ensemble de la population active). 66 % prennent des risques pour leur santé physique et mentale et 63 % doivent mentir à des clients, des patients, des usagers (contre respectivement 31 % et 30 %). En outre, 51 % doivent faire des choses “inutiles ou dégradantes” (contre 22 %). Ils estiment disposer d’un matériel suffisant et adapté pour accomplir leur travail et ont d’une pos­sibilité de coopérer importante. Mais les conflits éthiques qu’ils rencontrent au travail plombent leur moral : 83 % (contre 54 % pour l’ensemble) disent toujours, souvent ou parfois “ne pas pou­voir faire du bon travail, sacrifier la qualité” et 35 % (contre 26 %) affirment “ne ressentir que parfois ou jamais la satisfaction du travail bien fait.”

♦ 12 % éprouvant la fierté d’un travail utile et bien fait, mal­gré l’insuffisance des moyens.

Ses membres ont le sentiment de faire un travail utile pour les autres mais déplorent de ne pas avoir les moyens nécessaires de le faire correctement (faute de matériel adapté, de temps suffisant, de collaborateurs en nombre suffisant, de formations adaptées). 68 % d’entre eux disent “de­voir sacrifier la qualité” et “faire des choses qui ne sont pas de leur ressort”. Ce groupe est essentiellement constitué de salariés stables, de cadres ou professions intermédiaires, d’agents de la fonction publique, notamment dans l’enseignement et la santé.

♦ 11 % ressentant leur travail comme inutile, mais dispo­sant de moyens pour bien le faire.

“81 % d’entre eux (contre 27 % pour l’ensemble) ne perçoivent leur travail comme utile que ‘parfois ou jamais’, et 59 % n’éprouvent ‘jamais ou parfois’ la fierté du travail bien fait. Cependant, ils ont souvent les moyens pour faire correctement leur travail : seuls 3 % ne disposent pas d’un temps suf­fisant et 7 % n’ont pas de collaborateurs ou de collègues en nombre suffisant (contre respectivement 24 % et 26 % dans l’ensemble).” Dans ce groupe, les ouvriers, les employés administratifs d’en­treprise ou encore les vendeurs sont surreprésentés.

♦ 8 % occupant un travail manquant de sens et de qualité.

Une écrasante majorité des membres de ce groupe n’éprouvent que parfois ou jamais la fierté du travail bien fait (71 %) ou un sentiment d’utilité de leur travail (75 %). Ils déplorent égale­ment ne pas avoir les moyens de faire correctement leur tra­vail : 80 % regrettent de “ne pas pouvoir faire du bon travail, devoir sacrifier la qualité”. En revanche ils ne sont que très peu exposés aux conflits éthiques seuls 18 % d’entre eux doivent mentir à des clients, des patients, des usagers ou des collègues et 1 % est amené à traiter injustement ou à favoriser des personnes. Les familles professionnelles les plus présentes dans ce groupe sont “les cadres de la banque et des assurances, les secrétaires, les personnels d’études et de recherches, les techniciens et agents de maîtrise de la maintenance, les ingénieurs informatiques ou encore les cadres de la fonction publique”.

♦ 11 % de travailleurs surexposés aux conflits de valeurs

Ces travailleurs cumulent les différents conflits de valeurs. Ils estiment à 98 % “ne pas pouvoir faire un bon travail et devoir sacrifier la qualité”, et 96 % à “devoir faire des choses qu’ils dé­sapprouvent”. Une forte proportion d’entre eux estime devoir prendre des risques pour leur santé mentale et physique ou pour celles de patients ou d’usagers. Enfin, ils ressentent rare­ment un sentiment d’utilité de leur travail. Selon les données re­cueillies, “ces situations sont particulièrement fréquentes parmi les infirmiers et les sages-femmes, les aides-soignants, les enseignants, les personnels de l’armée, de la police ou les pompiers, mais aussi les employés des banques et des asssurances ou encore les caissiers.”

Facteurs matériels et immatériels des conditions de travail

Pour les professionnels de la prévention des risques, cette étude vient confirmer que le bien-être au travail dépend conjointe­ment de facteurs matériels et immatériels. Ainsi, comme on le constate, ne pas disposer d’un matériel adapté pour accomplir un travail de qualité finit par provoquer des dégâts sur la santé physique mais aussi mentale des travailleurs. Les conditions matérielles d’exercice d’un métier sont donc déterminantes et doivent faire l’objet d’une grande attention. Mais elles ne le sont pas moins que des facteurs immatériels tels que le sens du tra­vail, l’efficience de l’organisation, l’esprit d’équipe ou encore le respect de l’éthique professionnelle. C’est pourquoi l’évaluation et la prévention des risques exigent une approche globale.

  • “Conflits de valeurs au travail : qui est concerné et quels liens avec la santé ?”, Dares Analyses n° 27, mai 2021.

Les effets des conflits de valeurs sur la santé

De nombreux travaux ont montré que les conflits de valeurs peuvent causer une intense souffrance psychique chez les tra-vailleurs qui en sont victimes. L’étude du ministère du travail confirme ce lien fort entre conflits de valeurs et santé dégradée.

Ainsi, quelque 47 % des actifs surexposés aux conflits de valeurs déclarent une santé altérée, c’est-à-dire qu’ils jugent leur état de santé général “assez bon, mauvais ou très mauvais”, alors que cette proportion est de 17 % chez ceux n’étant “peu ou pas exposés” ou encore 29 % pour ceux qui éprouvent la “fierté d’un travail utile et bien fait malgré l’insuffisance de moyens”. Le risque de déclarer un mauvais état de santé est donc deux fois plus élevé pour un individu “surex­posé aux conflits de valeurs” que pour un individu qui est “peu ou pas exposé” à ces conflits.

Les liens entre conflits de valeurs et santé dégradée sont spectacu­laires au plan psychologique : si 10 % des actifs occupés présentent un symptôme dépressif, c’est le cas de 26 % des travailleurs surexposés aux conflits de valeurs. De la même façon, 13 % des salariés surexpo­sés “ont eu des idées suicidaires au cours des 12 derniers mois” contre 3 % des salariés peu ou pas exposés. Même si le lien de causalité n’est pas formellement établi, cette corrélation tend à démontrer que les conflits de valeurs contribuent fortement à la souffrance psychique.