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NUMERO 2 |
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| OCTOBRE 2005 |
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LES CADRES ENTRE MALAISE ET REVOLTE |
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* * * Cet automne, le mal-être des cadres est un thème en vogue dans la grande presse. L'hebdomadaire Marianne en a d'ailleurs fait ses choux gras dans son numéro du 17 septembre avec une "une" sur le thème : "Pourquoi les cadres en ont ras la cravate" et un dossier s'ouvrant sur cette phrase qui, il y a encore peu, aurait paru saugrenue : "et si, demain… les cadres se révoltaient ?" De fait, historiens du travail et sociologues multiplient les enquêtes, sondent les reins et les cœurs pour tenter de cerner le phénomène. Un quotidien mal-vécu Parmi eux, François Dupuy (1), qui vient de consacrer un livre à "La fatigue des élites", pertinemment sous-titré "le capitalisme et ses cadres" (2). Sociologue ayant commencé comme chercheur au Centre de recherches en sciences sociales du travail puis au Centre de sociologie des organisations avant de rejoindre le CNRS, François Dupuy a ensuite créé le premier cabinet de conseil français fondé sur la sociologie des organisations. Aujourd'hui consultant indépendant pour de grands groupes, il est également professeur affilié de psychosociologie des organisations à l'Insead. François Dupuy a passé des années à enseigner dans les business schools les plus renommées. Il en a tiré un constat édifiant quant à la dégradation du moral des élites d'entreprise d'aujourd'hui : "les cadres vivent de plus en plus difficilement leurs situations quotidiennes au travail, ne s'identifient plus aussi facilement au destin de leur firme, cherchent à se dérober aux pressions croissantes de leur environnement, voire adhèrent aux critiques les plus frontales du nouvel ordre économique qu'ils ont vu se mettre en place dans les années 1990 et dont le client et l'actionnaire tiennent le haut bout. Bref, ils commencent à "jouer contre", eux dont on croyait jusque-là qu'ils joueraient toujours "avec"". Les raisons d'une grande désillusion Dès la première ligne de son livre, François Dupuy pose le problème en des termes on ne peut plus clairs : "Les cadres passent pour les "compétitifs" de l'économie moderne, ceux à qui le capitalisme semble promettre l'accomplissement, la réalisation de soi et le bonheur personnel. Pourtant, ces hommes et ces femmes dont l'entreprise attend dévouement, allégeance et solidarité, donnent aujourd'hui le sentiment de ne plus y croire". Comment en est-on arrivé là ? François Dupuy avance une première raison pour expliquer cette défiance sans cesse grandissante que les cadres semblent désormais nourrir à l'endroit de l'entreprise : la baisse tendancielle du taux de motivation. Hier, le cadre apparaissait non seulement comme le partenaire privilégié de la direction, mais souvent presque comme son représentant, son homme-lige. Aujourd'hui, ce n'est plus vraiment le cas, il n'est fréquemment qu'un salarié parmi tant d'autres. Avec un handicap majeur, il n'est cependant pas comme les autres. Dans les multiples et incessants bouleversements de ces dernières années, le cadre a perdu ses repères. Il ne sait plus bien où se situer, et surtout, il ne sait pas forcément exprimer correctement son mal-être. Une fidélité bien mal récompensée En effet, au rebours des cohortes d'autres salariés qui possèdent une culture revendicative assez forte, qui ont l'habitude de mener la contestation, qui savent revendiquer et négocier, le cadre, individualiste par nature, semble aussi désemparé qu'impuissant. Les composantes de son identité ne sont plus les mêmes. Et surtout, donnée majeure pour comprendre son désarroi, le cadre apparaît comme moins protégé qu'avant, plus fragile, plus exposé : " laminés par les logiques combinées du client et de l'actionnaire, travaillant dans des univers de plus en plus contraints, ils sont et ils se vivent abandonnés par des dirigeants obsédés par le court terme". Cette seconde raison, François Dupuy la nomme "déprotection des cadres". Si l'on y ajoute les errements du management, (désillusions de la formation permanente, vacuité du discours managérial, l'impact négatif des outils de gestion…), on obtient un panorama assez correct des raisons qui ont conduit à ce malaise des cadres. L'avertissement lancé par François Dupuy est clair : "il faut bien être conscient que rien ne se fera tant que les dirigeants ne prendront pas plus de précautions et de recul par rapport aux rhétoriques managériales ambiantes et inflationnistes. C'est à une véritable surenchère verbale et instrumentale que les cadres sont aujourd'hui confrontés. En la matière, l'aphorisme de Michel Crozier – "personne ne commande mais tout le monde obéit" – n'a jamais été aussi vrai. Un tel retour à la réalité du possible, à la prise en compte de ce que sont les hommes dans leurs capacités à faire mais aussi à résister, bref de leur intelligence, ne se produit jamais spontanément. Il est le résultat d'une situation de crise, d'un changement plus ou moins brutal du contexte qui amène les acteurs (en l'occurrence, les dirigeants) à réviser leurs stratégies". Les conséquences catastrophiques d'une révolte des cadres Si rien n'est fait pour endiguer cette spirale infernale, alors il n'est plus impossible d'envisager les scenarii les plus détestables : "le spectre d'une "révolte des cadres", hier encore inimaginable, entre peu à peu dans l'ordre du pensable. Certes pas dans les formes traditionnelles du mouvement ouvrier, mais sur un mode plus individualiste : stratégies de fuite et de désinvestissement, multiplication des comportements de résistance passive et active, bricolages en tous genres destinés à recréer localement les conditions d'un minimum de confort personnel au travail. On se prend à imaginer que le désordre social ne surgisse pas à l'avenir d'une mobilisation des "petits" contre le capitalisme, mais de ses propres gardiens et messagers. La maladie à laquelle l'entreprise devrait alors faire face se développerait au cœur même de ses élites"… Au final, dans ce cas de figure extrême, tout le monde serait perdant. Alors, plutôt que de générer des vagues croissantes de cadres stressés ou dépressifs, mal dans leur peau, désabusés voire carrément cyniques, les directions feraient bien de se montrer un peu plus à l'écoute de ceux qui sont leurs plus fidèles alliés et leurs relais les plus fiables. Ce serait là un acte moral intelligent en même temps qu'un authentique investissement sur le long terme. Une bonne santé dans les têtes au travail, c'est indubitablement un plus pour tous ! (1) voir son site
Internet www.francoisdupuy.com
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