NUMERO 8

Avril 2006

     
   
 
 
 
 
 
 

Santé publique : paramètres techniques et impact médiatique

"La progression planétaire de l'épizootie de grippe aviaire place les scientifiques dans une situation originale et délicate. Cette situation n'est pas sans rappeler, à dix ans de distance, celle née de la crise de la vache folle. Elle n'est pas non plus sans points communs avec la situation observée il y a un quart de siècle après la découverte du virus du sida, nouvelle maladie humaine transmissible par le sang et les relations sexuelles" diagnostiquait récemment Jean-Yves Nau dans les colonnes du quotidien Le Monde . "Dans les trois cas, le développement d'une forme d'inquiétude ou de panique collective pousse l'opinion et les politiques à réclamer que la science use de son savoir et de ses outils pour tenter de prédire l'ampleur et les conséquences de ce qui est considéré comme un nouveau fléau". L'univers du tout-médiatique dans lequel nous évoluons désormais depuis le surgissement d'Internet et la floraison des nouveaux vecteurs de communication a très logiquement exacerbé cette tendance.

L'information circule en temps réel, générant sur-le-champ des espoirs et surtout, reconnaissons-le, des peurs. L'opinion veut des réponses, tout de suite, alors même que le diagnostic n'est pas clairement établi, que les causes du drame – drame dans certains cas simplement supposé ou en gestation – ne sont pas dégagées. Nos concitoyens se retournent alors vers les politiques et les experts, attendant une réponse comme jadis les Anciens questionnant la pythie de Delphes… Cette tendance se trouve également confortée par le fait qu'en un temps où la technique nous paraît toute-puissante, il existe une sorte de fascination irrationnelle pour ce qui sort du commun, qui rompt le cours habituel des choses.

La tendance à la victimisation

"C'est dans les situations catastrophiques que la tension entre la vie et la mort est la plus forte. C'est là aussi qu'il y a naissance d'autre chose. En fait, ce qui est inavouable, c'est que, derrière la peur collective, derrière le rappel constant des menaces qui pèsent sur le devenir de l'humanité, il existe une fascination pour la catastrophe" constatait il y a peu le spécialiste de socio-anthropologie Henri-Pierre Jeudy dans les colonnes de Libération , ajoutant : "Tout concourt à démontrer une conquête de l'optimisation de la gestion des risques. On sait que le risque zéro n'existe pas, mais on en fait le mythe possible. En conséquence, face à cette logique de la gestion des risques, les gens se posent en victimes. Puisqu'on peut gérer de mieux en mieux tous les risques et que, néanmoins, des sinistres se produisent, alors on devient des victimes. L'état humain normalisé aujourd'hui est celui de la victime. On ne se mesure plus à un destin mais à une erreur de gestion. A partir du moment où on vit dans un état de victimisation généralisée, en tant qu'individu, on s'adresse aux responsabilités défaillantes, on revendique des droits, des dommages…"

En matière de santé publique et de gestion des risques, on se trouve donc aujourd'hui à un carrefour où se rencontrent plusieurs tendances. C'est pour faire le point sur les deux grandes affaires du moment en ce domaine qu'ALTERSECURITE consacre son dossier du mois à la grippe aviaire et à l'épidémie de Chikungunya. La recension de quelques uns des titres de la grande presse à cette occasion est emblématique de la dimension médiatique des problèmes.

La dimension économique

Ces messages ont des conséquences directes sur la vie des entreprises, et la dimension médiatique surgit là dans toute son ampleur. "Risques sanitaires : les sociétés doivent multiplier leurs réseaux d'information", diagnostique le quotidien La Tribune . "Pour une entreprise, la prévention d'un risque sanitaire passe d'abord par l'information. Des réseaux professionnels internes et externes lui sont indispensables pour collecter des données fiables et ne pas être ainsi en contradiction avec le principe de précaution". Dès lors, carrément brutal, Le Monde pose carrément la question qui dérange : "A quoi sert la veille sanitaire ?"

Ensuite, il y a l'impact direct sur le plan comptable des flots d'information véhiculés : "Face à l'épidémie, les touristes se détournent de l'île", titre Le Figaro évoquant le cas tragique de La Réunion, puisque "les annulations de séjours se multiplient. Les agents de voyages prévoient un manque à gagner de 20 millions d'euros". Et les spécialistes de macroéconomie de prendre désormais en compte très sérieusement ces facteurs pour s'interroger plus globalement sur comment faire tourner un pays en cas d'épidémie . L'hypothèse est prise très au sérieux. D'ailleurs, "contre la grippe aviaire, un dispositif se met en place en France, avec le ministère de la santé comme chef d'état-major. Les douze scénarios de crise élaborés mobilisent les représentants de l'Etat, des agences sanitaires et des secteurs économiques jugés stratégiques (transports, alimentation, médicaments, finance…) pour "assurer la continuité". Si la grippe aviaire – ou la crainte de la pandémie – provoquait l'absentéisme de 30% à 40% des salariés, qui s'occuperait de nourrir, transporter, soigner et alimenter en billets de banque la population ?"

Rumeurs

On perçoit donc clairement la complexité extrême de la prévention et de la gestion de semblables questions. Aux aspects purement techniques viennent se greffer des paramètres d'ordre économique, politique, médiatique… Depuis nos premiers numéros, nous n'avons cessé de répéter que les structures publiques ou privées ne peuvent aborder la délicate thématique de la prévention des risques sous le seul angle technique. Dans un monde globalisé, où l'information circule en temps réel, il est impératif d'avoir une perception panoramique des questions abordées. ALTERSECURITE entend inscrire son action dans un cadre où les qualités professionnelles de ses consultants s'étendent bien au-delà du suivi législatif et réglementaire. A cet égard, ce n'est pas un hasard si nous nous efforçons de porter à la connaissance de nos lecteurs toutes sortes d'informations qui, de près ou de loin, ont un rapport avec nos activités.

Vous trouverez ainsi en ouverture de notre rubrique "publications" l'analyse du dernier livre de Jean-Noël Kapferer, professeur à HEC et spécialiste internationalement reconnu des marques. L'approche qui est la sienne entre parfaitement dans la problématique évoquée ici. Une marque est bien plus qu'un simple produit ou un banal service. Si elle est touchée dans son image, c'est son identité et sa notoriété qui se trouvent remises en cause. A cet égard, la prévention des risques s'inscrit dans les préoccupations essentielles des managers. Dans l'un de ses premiers ouvrages, paru en 1987, Jean-Noël Kapferer écrivait : "Les rumeurs nous rappellent l'évidence : nous ne croyons pas nos connaissances parce qu'elles sont vraies, fondées ou prouvées. Toute proportion gardée, c'est l'inverse : elles sont vraies parce que nous y croyons. La rumeur redémontre, s'il était nécessaire, que toutes les certitudes sont sociales : est vrai ce que le groupe auquel nous appartenons considère comme vrai. Le savoir social repose sur la foi et non sur la preuve". Quand Libération titre sur "Chikungunya, l'île aux rumeurs – Attaque bioterroriste, théorie du complot, virus apporté par bateau… Les Réunionnais ont prêté l'oreille aux bruits les plus fous, illustrations de leurs angoisses et de leurs doutes face à l'épidémie" , on mesure à quel point les analyses de Kapferer n'ont pas pris une ride et demeurent d'une angoissante actualité…


1)"La difficile prophétie de l'Apocalypse", Le Monde, 26/04/06
2) "On commémore tout et n'importe quoi", Libération, 24/04/06
3) 08/03/06
4) 07/04/06
5) 23/02/06
6) Le Monde 16/02/06
7) "La marque en questions : réponses d'un spécialiste", Dunod.
8) "Rumeurs, le plus vieux média du monde", Seuil
9) 09/02/06

                   
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